Discussion avec Gilles Vernet

C’est un film dans lequel la parole des enfants est associée avec celle des experts, philosophes, sociologues… Sur les thèmes de l’emballement de notre temps, l’exacerbation du rythme de notre société et le point de non-retour qui arrive dangereusement, Tout s’accélère nous invite à songer, avec l’aide des élèves de Gilles, au monde d’aujourd’hui et se pose alors la question : Comment décélérer ? Il nous parle de son passé de trader, sa découverte de l’enseignement, son film et les enjeux de notre temps.


Cultiv’âme : Pouvez-vous nous raconter votre enfance ?

Gilles Vernet:   Je viens d’une famille « moyenne bourgeoise ». Je voulais rapporter des bonnes notes à mon père. C’est souvent une déviance que l’on voit chez les bons élèves, ils cherchent l’amour des parents . J’étais traumatisé quand je n’étais pas premier.
J’arrive au lycée Louis-le-Grand, je chute radicalement et découvre un univers hanté par la compétition omniprésente. Je n’avais jamais vu ça: tu rentrais en Seconde et on t’annonce fièrement que la moitié va redoubler ou quitter le lycée… C’est quand même hallucinant, quand on y repense, ce type d’ambiance que l’on installe dans une classe. Je découvre donc la très haute compétition. Puis ensuite je fais le parcours classique quand on est bon en maths: la grande école puis la finance.

Ce type de parcours est pourtant normal aujourd’hui encore…

Oui et c’est un drame ! J’ai vérifié et actuellement les meilleurs élèves en maths mettent toujours leur intelligence au service de la finance. Ce qui apparait ensuite dans ce type de parcours, c’est qu’il y a une poursuite des notes au travers du salaire. Tu peux dire « Combien gagnes-tu ? » en tant que dimension quantitative de la réussite. Après les types répondent : « Je gagne 20 000 ! » « Et moi 50 000 ! ». C’est la même compétition lorsque les élèves comparent leurs notes.

Parlez nous de ce milieu, vous y entrez et que découvrez-vous?

J’ai commencé par m’occuper de petites entreprises à la Société Générale. Un poste se libère aux marchés financiers et j’y entre. Avant de connaître ce monde,  on en a une image pleine de vernis, de beauté et de fantasme. J’y suis arrivé avant la crise des subprimes (en 2007), la finance n’était pas conspuée comme aujourd’hui. C’est un masque permanent que tu offres aux autres, un univers plein d’adrénaline, un rythme dont il est difficile de se défaire. J’ai côtoyé des gens richissimes et j’entendais leurs plaintes, sur la fiscalité notamment. Leur addiction à l’argent a quelque chose de fascinant. Ce sont des gens obsédés par les marchés financiers, qui ne pensent qu’à ce qu’ils peuvent gagner ou comment ils pourraient gagner plus. J’étais distant, je me demandais quand est-ce qu’ils profitaient de tout ce pognon.

Selon quelle logique? On a parfois du mal a imaginer le côté rationnel de cette pensée…

On ne gagne pas beaucoup d’argent sans travailler énormément… Il faut y consacrer beaucoup d’efforts. Ce travail dépeuple la vie privée, écartant tous les autres champs de l’existence. A force de les écarter, cela te fait peur. Tu n’as plus envie de voir ce que tu as laissé de côté et tu te consacres donc uniquement au travail et à l’argent dans une logique d’addiction. Tu finis par ne penser qu’à ça. Dis-toi que des mecs m’appelaient 5 fois par jours et me demandaient à 22h : «  Alors le NASDAQ ça clôture comment ? » !

 Et qu’est-ce qui vous décide à partir ?

Il y a d’abord eu une prise de conscience écologique: un collègue qui fréquente des climatologues me dit qu’il se passe quelque chose. Je prends dans la gueule la question : « Richesses exponentielles et ressources limitées ». C’est le truc basique mais je n’y avais pas pensé. D’autant plus que la fonction exponentielle me passionne, elle a un côté incommensurable, il y a un moment où l’on ne peut plus la suivre. Mais l’événement que je raconte dans le film est que ma mère est tombée malade. Ca m’a tourneboulé, j’ai fait perdre 200 000 euros à ma banque. J’annonce a mes collègues que je m’en vais, mais pas à mon patron. A cela s’ajoute le 11 septembre 2001. Je me dis tétanisé « Qu’est-ce qui se passe? » J’ai le sentiment qu’on va vers le chaos, je pars le lendemain.

Tu deviens instituteur dés ton départ?

Non, je ne savais pas trop ce que j’allais faire. Je me suis occupé de ma mère, j’ai écrit des scénarios et co-écrit un film qui s’appelle African Tell , donné des cours particuliers… Des copains de Louis-le-Grand s’étaient dirigés vers l’enseignement et ils avaient l’air heureux. Je me disais que tout ce savoir et cette intelligence légués, c’était beau. J’ai donc décidé de passer les concours. Je découvre les mômes, et ça m’a tout de suite plu. Le statut du maître et la transmission qui va avec sont des expériences géniales! C’est humainement chargé, il y a du vrai contrairement à la finance… L’enfant ment, mais toujours à bon escient.

Venons-en au film, comment te vient-il à l’esprit ?

En lisant le livre d’Hartmut Rosa [Accélération , ndlr] sur un thème qui me passionne depuis longtemps et qui est très peu traité philosophiquement. Cette lecture fut un choc car elle formalise ce que je pense. Je me disais que j’avais la base pour écrire un documentaire, plein d’idées me venaient en tête . Je parle du thème à mes élèves qui me disent : « Le temps est une ligne, une flèche, un cercle… » En entendant cela, je décide de les intégrer au film.

Et cela change tout, ç’aurait été certainement plus « classique » sans eux.

C’était une classe un peu hors normes par le mélange entre sa diversité et son niveau. Ils sont devenus le centre du film, ce sont eux qui ont convaincu des personnalités de participer au projet. Ces enfants sont aussi concernés par l’accélération de notre temps parce qu’ils le vivent chez eux. Ils nous regardent, nous observent et constatent les incohérences de notre monde. Ce regard met des mots simples sur des problèmes existentiels majeurs.

Avant la lecture de Rosa et la réalisation du film, comment vivais-tu ce temps ?

J’étais un homme pressé dans la finance. Je te parlais de l’adrénaline: elle devient vite un mode de fonctionnement. Nous sommes tous drogués à l’adrénaline. Evidemment tu perds tout recul, sagesse, centrage et tout ce que tu veux… Avec la pratique de la méditation — que je fais tous les matins dans ma classe — , je me suis rendu compte de tout ça. Ce mode de vie est lié à la course effrénée, exponentielle, on perd vite le contrôle et on devient prisonnier de ce temps. On ne fait que courir après la prochaine urgence.

Cette accélération a un début, une origine, nous la situons classiquement à l’ère industrielle. Tu es d’accord ou tu trouves d’autres choses plus profondes?

La chose fondamentale est l’horloge ! Elle apparait au XIII ème siècle puis se démocratise au XVIII ème avec la montre etc… A partir du moment où l’on découpe le temps en unité, le réflexe va être de charger cette même unité. La machine est effectivement un facteur accélérateur, mais ce qui fait qu’on passe a une accélération exponentielle, c’est l’informatique.

Comment expliquez-vous ce passage à l’exponentielle?

Les données sont reliées entre elles a vitesse grand V par internet, les ordinateurs et notre IPhone qui est dans notre poche !C’est une intrusion dans les vies qui crée une addiction à l’immédiateté. Ce flux entrant d’informations, de mails, sms, notifications, fait que l’on se retrouve submergés. C’est une situation où l’on ne peut plus faire face, car il y a une injonction à repousser plus haut les limites de ce flux. On quantifie massivement tous les domaines possibles. Alors on a une conjonction de plusieurs exponentielles : économique, informatique, financière, médiatique. Un chercheur suisse parle de phénomène d’hyper-exponentielle. Précisons-le : cela concerne uniquement une partie de la population mondiale.

Par quels moyens l’endiguer?

Je ne vois que le fait de poser des limites. Nicolas Hulot dit dans le film qu’on ne sait pas se donner de limites. Cela demande une prise de contrôle, une étatisation de l’économie. Prenons la fameuse limitation des revenus, une limite d’écart entre le salaire le plus bas et le plus haut. Mettons un revenu maximum de 1 million d’euros, ce qui est déjà énorme mais essentiel, car si nos ressources naturelles sont limitées, notre richesse personnelle doit l’être aussi. Ensuite il y a la consommation. La logique voudrait que plus on consomme, plus on paye, mais ce n’est pas le cas ! Quelqu’un qui utilise énormément de ressources pour sa production se retrouve à payer moins par rapport à d’autres qui l’utilisent normalement. C’est à dire qu’il va chercher un fournisseur moins cher et engendrer des économies d’échelles. C’est une loi du commerce, on cherche à baisser le coût de la production et cela pousse à la surconsommation. Si on met des limites à tout cela, c’est une manière d’arrêter le jeu quand il va trop loin.

C’est comme les enfants, ils jouent, testent leurs limites, les repoussent parfois mais il y a un adulte qui dit à un moment « stop ça suffit vous allez vous faire mal! ». C’est un peu ça aussi l’idée du film: si on joue et qu’on accélère trop, on va se faire mal.  

Exactement ! Tout le monde adore jouer, que ce soient les enfants ou les adultes. On entend parfois que la finance est un jeu… Mais à un moment ce n’est plus possible, il faut pouvoir se limiter. D’autant plus que la majorité de la population n’est absolument pas concernée par une limite à 1 million d’euros. Cela concerne vraiment une minorité, mais elle détient le pouvoir.

Ces thèmes-là n’apparaissent pas ou très peu dans le débat alors qu’ils sont majeurs…

Oui mais en même temps le film soulève un questionnement qui ne vient pas naturellement, parce que derrière le temps, il y a la mort, qu’on a peut être tendance à éviter. Le point clé est aussi que l’on a conçu une société qui considère le temps comme un ennemi; on se bat contre lui alors que de mon point de vue, le temps est Dieu. Il faut le considérer comme un allié! Déjà, ça demande un changement d’angle de vue du problème. Enfin, il faudrait s’imposer collectivement dans le débat, ce qui signifie reprendre le pouvoir confisqué. C’est évidemment une dimension politique demandant une évolution de conscience et de vie qui n’est pas facile.

Va-t-on y arriver selon toi ?

Une partie de la jeunesse est en pleine prise de conscience des enjeux. Cela me rend optimiste. Et cette jeunesse c’est vous hein ! Celle qui sait chercher des informations, et qu’il va être de plus en plus difficile de duper. Cette jeunesse voit ce qui se passe dans le monde et dans l’entreprise. Elle se pose des questions sur ce qu’elle va faire et devenir. Cela pousse les gens à innover, créer, inventer… Plein de choses se font sous la « surface ». Je vais citer Gandhi : « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». Mais pour que ça change vraiment je pense qu’on ne pourra pas se passer d’une grande crise.

Passez également jeter un coup d’oeil au dossier pédagogique pour en savoir plus, sur le site: https://toutsaccelere.com

Le film sort en DVD le 6 décembre, un joli cadeau de Noël pour ton ami accroc à son smartphone!!

Retrouvez prochainement Gilles et son film à un de nos évènements !

B.  Martin

 

 

 

 

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