Jean Roulin sous tes reins

Explorateur urbain curieux de découvrir toujours plus de lieux oubliés du temps, cataphile averti, J.R. allie sa passion des souterrains à celle de la photographie en nous délivrant un imaginaire aux profondeurs abyssales.

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En bas, il n’y a pas de lumière. Il faut la créer. La peindre sur les murs. La beauté intrinsèque de ce type de lieu, c’est sa mutation constante. Il ne sera jamais le même, puisqu’on y apporte notre propre lumière, et que celle-ci changera avec nos déplacements.

J’ai découvert les catacombes à l’occasion d’une soirée, il y a cinq ans à peu près.  J’ai commencé les photos avec une petite lampe. Puis j’ai emmené toujours plus de matos avec moi sous terre. Ici, tu peux créer ta propre réalité, et sous tes yeux. Je me pose dans l’endroit, j’observe, je valide, puis je prépare l’éclairage après avoir vu les plans et la perspective voulus. En fait, quand j’arrive, j’ai déjà vu la photo. Elle est là, devant moi, et je n’ai plus qu’à la peindre. À l’accoucher.

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Beaucoup de mes amis me voient comme un type dérangé. Mais quelle frontière entre être dérangé et être passionné? Ils sont souvent là à me dire: « Viens on fait ci, viens on fait ça ». Sauf que toutes les expériences que j’ai vécues en souterrains m’ont apporté bien plus que celles à la surface.
C’est juste relatif : ici, c’est un monde à part, les barrières sociales disparaissent — même si on en retrouve de temps à autres, et tout particulièrement dans les catacombes, car elles sont investies par beaucoup de types d’individus différents — , on y est sur un pied d’égalité.

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Je prends mes photos en format APS-C, c’est un Reflex moins lourd qu’un Plein Format (particulièrement pour les objectifs, qui dépassent souvent le kilo sur ce dernier), et comme j’ai déjà tous les éclairages à porter, je limite l’investissement de mes lombaires.
Pour procéder, j’utilise des bougies et des LED, et je fais des expositions longues (parfois ça peut aller jusqu’à deux minutes, voire quatre). J’illumine un plan avec des bougies, ce qui va apporter une teinte plus chaude, je prononce une perspective au dernier plan, à 200- 300 m, en éclairant avec la « grosse Bertha », une voûte avec des LED…

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C’est compliqué, parce que pendant la capture, je dois me balader, et parfois sur de grandes distances (pour aller éclairer le fond par exemple) sans que ma silhouette n’apparaisse sur le capteur. Il y a un gros travail sur la perspective. Je fais des essais et des erreurs jusqu’à trouver la quantité de lumière suffisante par plan. Je compose, je me rends compte que j’ai mal éclairé un coin par exemple, je recommence.
Après deux-trois heures, si je n’y arrive pas, si j’ai pas le matos, que tel détail est pas bon, il faut parfois se résigner… C’est frustrant de ne pas arriver à faire quelque chose ou de ne plus avoir le temps.

Mon but est d’attirer le regard jusqu’au fond de la photo. Un ami m’a dit un jour: « Tes photos sont toujours plus belles que la réalité ». Mais oui! Au fond de la photo, c’est le monde d’Alice, le monde à l’envers, le non-monde! Une plongée dans l’inconnu, sans repères spatio-temporels, une chute dans une altérité où tout est possible.

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Quand je me balade dans l’espace à capturer, je dois faire très attention où je mets les pieds. Une fois, sur une sortie spéléo, j’ai failli tomber dans un puits de quinze mètres de profondeur dont le fond était hérissé de pierres pointues. Heureusement, j’ai réussi à m’agripper à une pierre qui dépassait du sol. Et plus qu’heureusement d’ailleurs, il faut se dire qu’en bas, une intervention des secours coûte dans les 80000 euros et mobilise plus de 40 personnes…

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Je vais parfois être sur une de mes photos, mais ce sera juste pour montrer l’échelle. Je ne montre pas mon visage sur les réseaux. Ce n’est pas tant que l’anonymat soit important à mes yeux, plutôt que je préfère aiguiller l’intérêt sur mon travail, pas sur ma vie. Pour me voir, il faut venir à une de mes expos!
J’aime raconter l’histoire d’une photo à un public. Ce ne sera jamais exactement la même, puisque j’improvise totalement. De cette manière, les visiteurs peuvent se plonger dans la photo tout en découvrant la réalité qui se cache derrière. Ils se retrouvent entre mon imaginaire et ma version de l’histoire, et c’est ce décalage que j’aime proposer.

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Mais en bas, il n’y a pas que des décors, de belles formes. Tous les évènements qui s’y sont déroulés sur des siècles (de la peste noire au vol de voiture) y font revivre l’histoire. L’Urbex [Urban Exploration; ndlr] en est d’ailleurs une perpétuation; ça suinte l’histoire là-dessous. Dis-toi que l’autre jour, par exemple, on a retrouvé une Ford T!

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Il y aussi la biologie, car contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a de la vie en abondance sous nos pieds.  Et elle est très méconnue! Les chauves-souris, par exemple.
Les gens qui squattent les souterrains (que ce soient les catacombes, des carrières, des cavités) ne sont généralement pas au courant de la fragilité de ce mammifère : pour sortir d’hibernation, une chauve-souris aura besoin d’une quantité phénoménale d’énergie. Si tu la réveilles, elle devra se rendormir. Sauf qu’elle n’aura plus assez de réserves pour se réveiller une seconde fois, et elle en mourra…

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Je ne me cantonne pas qu’aux catacombes : elles m’ont amené à l’exploration de toutes sortes de souterrains par la suite. Chaque type de pierre réfléchira la lumière différemment, et la variété des paysages est quasiment infinie. Certaines explorations peuvent durer des heures, tu as des endroits de dingue!
L’autre jour, par exemple, je me suis rendu dans une ancienne carrière où le taux d’oxygène était autour de 16% (contre 21% partout ailleurs, ou presque). On a dû faire très vite pour les photos: marcher était aussi éreintant que sprinter, et impossible d’allumer une bougie ou un briquet! C’est dangereux, mais l’exploration urbaine c’est aussi de la prise de risque.

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J’ai fait ma première expo en Octobre 2015, dans un souterrain d’accès interdit. De ce fait, seules 100 personnes étaient invitées, il fallait gérer leur descente de manière discrète. Je cherche actuellement un lieu pour la remonter à la surface et la présenter à un nouveau public.
Sinon, je participerai fin février à une exposition collective au 60 Adada, un local associatif près de la Basilique de Saint Denis. Nous serons une douzaine à présenter nos oeuvres sur le thème de l’exploration.

Son Flickr pour plus de photos:
https://www.flickr.com/photos/jeanroulin/

Son site:
http://www.sous-tes-reins.com/

G. Boudin-Fabre

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